VERTIGO 2009

La série Vertigo traduit en images le combat intérieur de Lamia Naji à la suite de la tragique disparition de son compagnon. Ces images faussement banales, rendent compte des états d’angoisse et d’abandon, de lutte et de renoncement, de force et d’espoir qu’elle traverse pour accomplir son deuil.

Ces photographies qui composent en quelque sorte les pages d’un journal intime sont par leur thème, indépendantes les unes des autres, tout en étant inséparables du canevas général. Dominé par des sentiments ambivalents -vie/mort, espoir/désespoir, absence/présence-, ce récit est soutenu par un accrochage non linéaire. Cette présentation rend compte de ces tentatives dispersées et imprévisibles faites de fléchissement et/ou de recommencement.

Pour se retrouver dans ces méandres, Lamia Naji accompagne les images de légendes. Celles-ci participent autant de la narration que de l’effet visuel général. Elles permettent de condenser en de puissantes séquences narratives l’aventure intérieure de la photographe, transformant Vertigo en poème visuel. D’une portée métaphorique dense, elles expriment au présent la contemplation d’un passé composé et fragmenté.

Mouna Mekouar.

 

VERTIGO ou LA MÉTAPHORE DU DEUIL

Admise à la Casa Velasquez, Lamia Naji s’installe à Madrid en 1997. La jeune femme qui trouve aussitôt ses repères dans la ville s’imprègne, alors, de l’énergie ambiante et des splendeurs madrilènes. Les photographies prises au cours de cette période portent sur cet environnement ; un environnement fait d’histoire et de modernité, de renouveau culturel et de dynamisme artistique qui semble s’accorder à sa propre sensibilité.

Ce séjour qui s’achève en 2002 a été une période décisive de conquête personnelle et de stimulation artistique. Non seulement parce que la grandeur historique et les contrastes visuels de la ville n’ont pas été sans effet sur elle mais aussi parce qu’elle y a trouvé la liberté de travailler en artiste. Cette liberté est déterminante pour Lamia Naji qui va réaliser sur place un ensemble d’œuvres singulièrement abouties. La série I love cats est éloquente. Ces photographies prises dans des discothèques madrilènes associent l’excitation propre à la vie en communauté à une conscience profonde de la destinée humaine. La fête comme antidote de la tristesse et la solitude dans la foule caractérisent ces images empreintes de douce mélancolie. A bien des égards, cette série préfigure ses futurs axes de recherche et de réflexion. Avec le recul, ce séjour madrilène semble avoir été déterminant dans l’éclosion de sa pratique photographique.

Il est donc difficile de parler de l’œuvre de Lamia Naji sans parler d’elle et de son histoire personnelle. Le cycle Vertigo en témoigne. Cet ensemble de photographies qui semble en désaccord, à première vue, avec ses précédents travaux manifeste le bouleversement survenu dans sa vie personnelle et, qui par conséquent agit sur sa pratique photographique. En témoignent les glissements apparus dans le traitement de la lumière, des tonalités et dans le choix du format. Du noir et blanc, elle passe à la couleur. Du jeu de contrastes entre ombre et de lumière, elle inonde dorénavant ces images d’une lumière franche et homogène.

Les vingt photographies exposées à la Galerie Shart du 10 février 2009 au 7 mars font partie d’un même et unique récit. Dominées par des sentiments ambivalents – vie/mort, espoir/désespoir, absence/présence, corps/esprit -, elles proposent de découvrir le combat intérieur que Lamia Naji a mené pour se reconstruire suite à la disparition de l’Etre aimé.

La jeune femme déclare à ce propos : « ce travail représente la perte tragique et brutale d’un amour : le deuil, la solitude, la perte des repères, de l’envie de vivre, puis doucement le retour à la vie, la nostalgie de l’amour perdu et enfin la lente reconstruction de soi », avant d’ajouter, « le deuil : c’est un chemin à parcourir pour retourner à la vie ».
Le 3 janvier 2003, alors que Lamia travaille à Essaouira sur les Gnaouas et la transe, son bien-aimé meurt tragiquement dans un accident de voiture. Suite à cette brutale nouvelle, la jeune femme perd tout intérêt pour le monde extérieur. Tout s’écroule autour d’elle. La violence des émotions – choc, déni, colère- engendre des sentiments d’abattement et d’épuisement. Elle livre alors une véritable bataille psychologique avec, en son for intérieur, le sentiment paradoxalement déchirant que la guerre est perdue d’avance.

And I wake up alone témoigne de cette perte, du départ de l’être aimé. Elle souffre de son absence. Le temps est comme suspendu. Le lit est vide. Elle sent alors l’étrangeté de son corps. Son monde est perdu. Ce lit défait témoigne de sa douleur. Elle est prise de Vertige. Joyeuse et ensoleillée, l’image paradoxale du « petit pont » traduit le sentiment d’isolement et de solitude qu’elle ressent même dans les situations agréables. Mais déjà, elle prend la décision de faire le deuil : elle va voyager pour se sentir revivre.

Ce travail de deuil s’accompagne non seulement d’une douleur extraordinaire mais aussi d’une rébellion contre la réalité. Une rébellion qui cherche inconsciemment à faire « revivre » l’amour perdu. Les photographies réalisées lors de ces pérégrinations – Are you there ? et On the road again – suggèrent cet espoir, l’espoir de retrouver la trace de l’être aimé. Celle-ci prend la forme d’une ombre projetée sur un banc du métro madrilène. Cette quête se prolonge dans les dunes de Sahara lorsqu’elle croit voir l’empreinte des pas de son bien-aimé sur le sable ou, dans l’espoir de voir dans les particules de poussière illuminées par la guirlande de lumière, en pleine nuit, l’âme/l’esprit de l’être aimé. Ces photographies supposent la présence d’un homme sans corps, d’un homme sans identité, d’un homme qui appartient au domaine des traces, aux débris de l’inconscient. En rendant manifeste cet homme chimère, Lamia Naji, renonce à sa présence et accepte sa disparition.

Cette prise de conscience – douloureuse mais aussi libératrice – s’achève sur Desolation et Out of despair. Ces images au motif récurrent – la fenêtre – suggèrent simultanément intérieur et extérieur, monde matériel et monde psychique. Deux réalités distinctes se conjuguent : sérénité des paysages et violence des ruines, promesse d’espoir et nostalgie d’un monde à jamais perdu. Le vide présent dans ces images est d’une autre qualité que celui de la perte. Ce vide ou

plutôt cette relative ouverture – At last – offre des perspectives, un nouvel horizon. Ce qui était souffrance devient ressource. Le passé devient expérience. Le présent est à vivre. Elle peut donc transformer sa douleur en processus créatif. Pour se sentir re-vivre, elle met en scène son deuil selon une ligne de fiction. Pour lui, pour elle, pour eux, elle élabore en public sa séparation. Ainsi, accepte-t-elle de se détacher de son amour perdu tout en en gardant « quelque chose » – Vertigo -.

Les photographies composent en quelque sorte les pages d’un journal intime. Elles évoquent la tragédie et ses secrets mais suggèrent aussi une promesse d’espoir et de réconciliation. Ces images – faussement banales ou simplistes – sont en quelque sorte une métaphore du deuil. Elles traduisent les états d’angoisse et d’abandon, de lutte et de renoncement, de force et d’espoir que traverse la jeune femme pour accomplir son deuil. Cette stratification complexe est visuellement soutenue par un accrochage qui n’est ni linéaire ni chronologique. De cette manière, la présentation des images rend compte de ces tentatives dispersées et imprévisibles faites de fléchissement, de retours en arrière et/ou de recommencement.

Les photographies sont donc comme des cadres : elles appartiennent à un récit complexe, et par leur thème, elles sont indépendantes les unes des autres, tout en étant inséparables du canevas général. Pour se retrouver dans ces méandres, Lamia Naji accompagne les images de légendes. Celles-ci participent autant à la narration qu’à l’effet visuel général. Elles permettent de condenser en de puissantes séquences narratives son aventure intérieure transformant Vertigo en poème visuel.

Vertigo – véritable méditation poétique – peut être comparé par sa forme séquentielle au cinéma. Or, Lamia Naji rend déjà hommage – par le choix de son titre – à l’un des plus grands chef-d’œuvres du cinéma : Vertigo d’Hitchcock. On peut trouver certaines analogies entre l’histoire tragique de Lamia et celle d’Hitchcock. Dans ce film, Hitchcock raconte l’histoire d’un homme et d’une femme, qui même dans l’amour, ne pourront jamais se rencontrer. Pris au piège des illusions, l’un et l’autre se perdent avant même de se retrouver. La mort reste éternellement entre eux comme un obstacle insurmontable.

Pour traduire en image ce drame, Lamia Naji puise dans son imagination pour éviter d’accumuler descriptions et explications. Elle réalise donc des images uniques, d’une portée métaphorique dense. Ses images, véritables «séquences

photographiques » ne constituent pas une histoire linéaire ; il s’agit plutôt d’une succession de réflexions, d’émotions, de découvertes que chacun interprète selon son point de vue et son expérience. Ses images ne ressemblent donc pas à celles extraites d’une bande filmée traditionnelle. Elles ne présentent pas une progression d’événements. De ce point de vue, ces photographies se rapprochent beaucoup plus du langage pictural que du cinéma.

Aussi, peut-on s’interroger sur le rôle de la nature et de ses paysages dans le discours visuel de Lamia Naji. Ne sont- ils pas le prisme par lequel la photographie intériorise et/ou extériorise les désastres que provoquent la perte d’un être cher ? En effet, ce cycle présente une succession de « paysages-états d’âme » qui établissent des correspondances entre l’âme triste du photographe et la nature. Sans s’aventurer dans une référence au génie romantique, on peut parler, ici, d’un sentiment romantique de la nature. On observe, dans cette œuvre, la présence d’une nature aride et lointaine. Les paysages sont empreints d’un sentiment tragique et désenchanté. Une tristesse semble entacher la beauté de ces espaces abandonnés, qui deviennent dés lors, angoissants voire inquiétants.

Or, ces paysages désolés s’opposent aux photographies prises au clair de la lune. La nuit est-elle louée pour sa clarté, pour sa beauté ? En réalité, ces images traduiraient l’idée selon laquelle le firmament – l’espoir – s’illumine au cœur du chaos. La belle clarté pourrait non seulement rappeler la mort injuste de son bien-aimé mais aussi le besoin de sur-vivre.

L’art de Lamia Naji réside dans sa capacité à donner une forme visuelle à des notions abstraites et métaphysiques : la disparition, la lutte contre l’oubli et l’appréhension du temps mort. Ces thèmes lui permettent de traduire au présent la contemplation d’un passé composé et fragmenté.
Or, de toute évidence, ces photographies s’adressent aussi à chacun de nous : elles évoquent des situations déjà vécues – perte, rupture, disparition – ou des sentiments déjà éprouvés – mélancolie, désespoir, nostalgie. Elles nous permettent d’apprendre autant sur nous-mêmes que sur le caractère, l’imagination, la sensibilité du photographe. Révélant sa propre vulnérabilité, Lamia Naji établit ainsi un dialogue intime avec les spectateurs. C’est là un des aspects les plus remarquables de son oeuvre.

Mouna Mekouar. Paris, janvier 2009