Lamia Naji : « Immaculé » où la vie plus forte, l’emporte…

Sillons clair-obscur et puissance de l’éclat traversent la dernière exposition de Lamia Naji, « Immaculé », dont les subtilités de tons semi-froids fouettent magistralement l’espace.

La photographe d’art contemporain dont l’œuvre cisèle et sculpte la lumière s’est, ici penchée sur le deuil, sa capture son enfermement, son implicite frontière avec le Monde, ses détails lancinants et sa cruauté flamboyante.

Une exposition où les jeux de volume, matières et texture happent le regard dans un entrelac de lignes traçant une représentation hyperréaliste du vécu solitaire, absolument solitaire, non pas de la douleur, vécue dans le choc de l’annonce et du chantier à venir -tableau ouvrant l’exposition- mais de la sourde tension qui se glisse entre les jours entre sidération silencieuse et autres échappées de soi rendues impossible par la force de l’émotion impermanente.

Lamia Naji sculpte cette lumière qui s’est imposée à elle comme une effraction de la réalité, l’empoignant sans compromis pour mieux la saisir, l’appréhender et l’édifier dans une évocation où une douceur enveloppe toujours et finit par envahir l’ensemble des panneaux pour s’achever telle une ouverture dans l’écume, l’eau, le grondement d’une vague déferlante, la vie qui reprend ses droits. Après son exposition « Vertigo » qui explorait la Mémoire des espaces, sorte de déification de l’absence et du défunt, « Immaculé » est l’exposition de l’éternel présent d’un deuil. La lumière dans ses tonalités de blancs joue son écho entre les panneaux créant, in fine, un véritable apaisement spirituel. Subtile et puissante Lamia Naji qui atteint le noyau dur de son travail. Depuis près de vingt années, cette pionnière de la photographie contemporaine a bâti une œuvre dont la cohérence de l’approche formelle trouve ici une dimension aussi hypnotique qu’éblouissante

Géraldine Dulat.
 

 
Blanc immaculé

Dans la solitude de son nouvel appartement, Lamia Naji n’a pas d’autre issue que d’apprivoiser l’espace qui l’entoure, d’appréhender les murs, de maîtriser la lumière. Munie de son appareil photographique, elle tente de donner forme à ce nouvel univers, en adoptant des compositions très graphiques. Elle exploite la lumière – avec ses reflets et ses éclats – et la géométrie des formes – avec ses plans et surfaces – pour créer des liens qui, à priori, n’existent pas naturellement. La perception de ces interférences transforme le pur hasard en une situation parfaitement organisée.

Fenêtres aux arêtes lisses et dures, porte ouverte sur le vide, rideau baissé, pièce bâchée : elle transforme ces ouvertures en structures abstraites. Les angles et les plans, les ombres et les lumières, les lignes et les rainures, les surfaces réfléchissantes ou absorbantes : tout contribue à faire de ces éléments architectoniques des monochromes blanchis de lumière.

Eclatant et lumineux, ce blanc infini sert désormais de décor à ses rêves et à ses désirs, à ses angoisses et à ses souffrances. C’est une architecture mentale avec des labyrinthes, des passages et des ouvertures qui se déploient, suggérant les trajets, les errances de sa pensée. Il en émane un sentiment de hors temps. L’instant n’est plus saisi. Le temps se fige.

Le refus de la couleur n’est pas non plus innocent. Il maintient l’image dans une réalité esthétisée et mélancolique. Lisses, froides, ouvertes sur l’absence de couleur, ces images deviennent des vues de l’esprit. Perçues comme de petites vanités architecturales, elles nous rappellent l’urgence de survivre, la fugacité de la vie.

Or, d’une image à l’autre, le blanc s’échappe vers d’autres nuances ou s’assombrit dans le gris. Il hésite alors entre éclat et pâleur, entre opacité et transparence, entre désespoir et espoir, entre joie et deuil. Le blanc devient silence. Fascinant et angoissant, il évoque le néant. Lunaire et froid, ce blanc nocturne évoque les spectres du passé.

Ambivalente, inquiétante, cette couleur est un gouffre sans fin. De là, l’effroi qu’elle provoque. De là, l’attrait qu’elle exerce. Espace libre, ouvert à tous les possibles, ce blanc immaculé – symbole de la pureté retrouvée – évoque aussi les strates enfouies d’un passé proche ou lointain. Séquences blanches d’un film inachevé, ces images, vécues aussi comme de véritables flashbacks ou images-éclairs, laissent éclater au grand jour la belle et touchante confession d’une femme qui, arrachée de son passé, tente furieusement de vivre.

Mouna Mekouar.